L’histoire d’un lieu de convergences féminines et lesbiennes dans l’industrie musicale française de l’entre-deux-guerres.

Pour mon master, je me suis intéressée au rôle des femmes, souvent invisibilisé, dans l’industrie musicale française de l’entre-deux-guerres et comment ces mêmes femmes ont su créer des connexions entre elles. C’est ainsi que j’ai découvert l’éditrice, bien oubliée, Cécile Sartoris (1884-1968) qui a contribué au rayonnement de la chanson française et des chanteuses au cours des années folles.

Vous savez, remettre les personnes lgbtq+ et les femmes sur le devant de la scène (si j’ose dire), notamment celleux qu’on marginalise ou qu’on oublie, à toujours été très important pour moi. Qu’il s’agisse de compositrices, interprètes, parolières ou éditrices. Surtout quand ces mêmes personnes ont contribués à une industrie comme celle de la chanson française qui était à l’origine très masculine. 

À partir de la Belle Époque, les éditions musicales explosent suite au développement de l’industrie musicale. Les partitions sont un moyen de diffuser les chansons, notamment dans la rue, et promouvoir les compositeurs en vogue. Elles permettent également de mettre en avant des illustrateurs au travers de couvertures toujours plus belles.

Mais… c’est quoi une partition ?

Tout comme l’explique très justement le musicien, collectionneur et musicologue Philippe Baudoin, à cette époque :  « l’édition d’une partition de musique populaire ou de jazz se fait généralement sur des feuilles pliées de 4 pages ou plus, mais non reliées. Le plus souvent la couverture met en valeur par un graphisme soigné le titre du morceau, évoqué par un dessin sur toute la page, parfois complété par la photo d’un artiste ou d’un orchestre ayant participé au succès du morceau.

Coll. Nolibos

Les auteurs y figurent bien sûr, plus quelques informations utiles comme le spectacle éventuel au cours duquel le morceau a été créé, le style du morceau (ragtime, coon song…) voire le type de danse (two-step, fox-trot, charleston…). Le nom, l’adresse et le logo de l’éditeur sont toujours placés au bas de cette première de couverture. L’intérieur, sur plusieurs pages, comprend de haut en bas la mélodie, les paroles, l’accompagnement pour piano ». 

C’est dans ce contexte que vont émerger à Paris une multitude de maisons d’édition musicale, alors majoritairement dirigées par des hommes. C’est pourtant dans ce milieu masculin qu’une jeune femme, Mme Germaine Cécile Noufflard-Sartoris, filleule du comte de Paris, s’est illustrée, dirigeant par la suite l’une des maisons d’édition les plus renommées de la capitale durant les années folles.

Malgré son mariage avec le peintre et militaire américain Algernon Sartoris (1877-1928) en 1904, Cécile fréquente très tôt des femmes lesbiennes. À Washington, elle se met en ménage avec la comédienne et suffragette britannique Gabrielle Enthoven – avec qui elle traduit le livre The Honeysuckle de G. d’Annunzio en 1915. On lui connaît également une liaison amoureuse avec Natalie Clifford Barney.

Les éditions Arlequin

Les éditions musicales Arlequin sont fondées à Paris en avril 1922, rue du Rocher (8e). Cette même année, Cécile entre dans l’entreprise comme traductrice de chansons sous l’impulsion de son amante, l’écrivaine brésilienne Régina Régis (de Oliviera) pour son opérette « Le Baisers aux enchères ». Ce n’est qu’un an plus tard qu’elle prend officiellement la direction de la maison d’éditions musicales et ce, jusqu’à la fin des années 1930. Depuis ses débuts, Cécile Sartoris a toujours aimé mettre en avant des figures et des causes justes. Dès la fin des années 1910, en parallèle de son métier de traductrice, elle fonde et dirige la fondation French Restauration Fund qui a pour objectif d’aider à la reconstruction des monuments historiques et des territoires dévastés par la Grande Guerre en France. Elle fut également l’imprésario de la danseuse Isadora Ducan et aida la carrière du  comédien Noel Coward aux États-Unis.

 

Cécile Sartoris

Durant toute sa carrière de directrice d’éditions musicales, Cécile crée un véritable réseau féminin en s’efforçant de s’entourer de femmes,  d’aider les jeunes artistes et compositrices en devenir, et édite ainsi beaucoup  de futurs succès

des scènes parisiennes. Dès 1923, les chansons chantées ou composées par la chanteuse lesbienne Dora Stroeva et par son ami, le parolier Jean Lenoir sont publiées de manière récurrente. Ensemble, ils deviendront rapidement des amis et fidèles collaborateurs de Cécile. Parmi les autres interprètes féminines de l’entre-deux-guerres que l’on retrouve chez les éditions Arlequin, se distingue : Gaby Montbreuse, Jenny Golder, Jane Stick, Lucienne Boyer, Fréhel, Parisys, Damia, Marie Dubas ou Jane Aubert.

coll. Nolibos

Mais il n’y a pas que des interprètes qui collaborent avec Sartoris. Il n’y a qu’à voir la journaliste Maryse Choisy (autrice d’Un Mois chez les Filles) et l’écrivaine bisexuelle Lucie Delarue-Mardrus faire partie des autrices de certaines chansons publiées au sein de la maison d’édition. 

Avec le temps, Cécile fréquente beaucoup d’artistes, comme la famille Perrier et leur mythique appartement (le club R-26) de la rue Norvins (18e) où elle se rend fréquemment en compagnie de ses amis Jean Tranchant, Spadaro et Milly Monti. En parallèle de ses fréquentations montmartroises, Cécile édite dans sa maison d’édition la quasi-totalité des chansons que compose Madeleine et Robert Perrier.

Cécile avec Spadaro et Milly Monti au R-26. Coll. Perrier / Barreau-Gély
Quid des femmes dans l’industrie musicale française ?

Même si dans la presse anglaise, Cécile Sartoris « prétend être la seule femme éditrice » de chansons à Paris.  À cette période, on compte pourtant plusieurs maisons d’édition (sur des centaines) musicales parisiennes tenues par des femmes : les éditions Marguerite Greyval, Maryse, Paula Chabran ou Suzanne Quentin. Beaucoup de ces femmes sont également artistes, compositrices et/ou musiciennes. Comme, à cette période, elles n’arrivent pas souvent à se faire éditer par d’autres, elles décident de créer leur propre maison d’édition musicale. Cependant, celles-ci demeurent relativement minoritaires et continuent d’être invisibilisées dans le domaine.

Naïs Nolibos 

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